jeudi 11 août 2022

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Baisse de la fécondité dans le monde : quelles conséquences pour l’Afrique? par Gado Alzouma

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D'après le dernier rapport des Nations Unies sur le sujet, la population mondiale devrait atteindre 8 milliards d'habitants en novembre 2022 pour culminer aux alentours de 10,4 milliards dans les années 2080. Certaines caractéristiques de cette évolution démographique sont anecdotiques ou symboliques et certaines autres témoignent de changements durables et de tendances profondes affectant la structure, la composition et la dynamique de la population mondiale avec des conséquences sociales, économiques et géopolitiques importantes.

Parmi les changements symboliques, citons le passage de l'Inde au rang de première puissance démographique mondiale l'année prochaine. Citons aussi, et cela les experts des Nations Unies le soulignent moins, le fait que probablement pour la première fois dans l'histoire récente, la population africaine devrait égaler et dépasser celle de la Chine au cours de cette décennie ou le fait que le Nigeria est d'ores et déjà passé au rang de 6ème puissance démographique mondiale devant le Brésil. Quant au Niger, pays dont le taux de fécondité est le plus élevé au monde, sa population est de plus de 26 millions aujourd'hui et devrait doubler dans moins de deux décennies pour le placer juste derrière le Nigeria au rang de deuxième pays le plus peuplé d'Afrique de l'Ouest.

Hiver démographique

Parmi les transformations profondes aux conséquences géopolitiques et économiques importantes, citons la baisse de la fécondité partout dans le monde, y compris en Afrique, avec pour conséquence le ralentissement du rythme de la croissance de la population mondiale (moins de 1%, rythme le plus lent depuis 1950), la dépopulation d’ores et déjà entamée dans certains pays du monde, principalement en Asie de l’Est et en Europe de l’Est et le fait que l’Afrique demeure la seule région du monde où on observe encore une forte croissance démographique. En effet, l’ONU estime que d’ici 2050 plus de la moitié de la croissance de la population mondiale sera due principalement à l’Afrique dite sub-saharienne. Mieux encore, cette croissance pourrait être soutenue jusque dans les années 2100.

En revanche, bien que la population y augmente encore principalement en raison de la forte immigration, tous les pays européens sans exception ont une fécondité en dessous du seuil de remplacement des générations (2,1 enfants par femme en âge de procréer). Pire, on observe, depuis 2012, plus de décès que de naissances dans la plupart des pays européens. L’Europe de l’Est en particulier connaît un processus de dépopulation et même de dépeuplement accéléré dû à la faiblesse de la natalité couplée à une émigration intra-européenne massive: d’ici 2050, la Bulgarie, la Lettonie, la Serbie ou l’Ukraine pourraient voir leur population diminuer d’au moins 20%. Entre 1990 et 2021, l’Ukraine qui comptait 52 millions d’habitants en a perdu 10 millions et pourrait encore en perdre 10 autres millions d’ici 2050.

On pourrait croire que la situation est meilleure en Europe occidentale, mais ce n’est qu’une illusion entretenue par la forte immigration. Entre 2020 et 2021, la population italienne a baissé de 384.000 habitants et ce, bien que ce soit l’un des pays d’Europe qui accueille le plus d’immigrants. Dans ce pays, l’immigration ne suffit plus à compenser la baisse constante de la population. L’Allemagne, qui connaissait une baisse dramatique de sa population a réussi à légèrement redresser la situation ces dernières années: la fécondité y est passée de 1,30enfant par femme en 1995 à 1,59 enfant par femme en 2020. Jusqu’à ces toutes dernières années, la France a réussi à maintenir une fécondité relativement dynamique : au cours des dernières décennies, la population y a régulièrement augmenté avec un taux situé entre 0,3% et 0,4% et un solde naturel positif (un nombre de naissances plus élevé que le nombre de décès). Toutefois, ici encore, c’est le solde migratoire qui assure pour l’essentiel la croissance démographique. Sans l’apport des immigrés, la France serait en déclin démographique depuis longtemps déjà.

Il n’en demeure pas moins que l’Europe dans son ensemble ne représente plus que 9,7% de la population mondiale contre 21,7% en 1950. Ce taux de 9,7% aujourd’hui devrait même chuter à 7,3% en 2050.

En Asie, plusieurs des pays les plus peuplés et les plus développés connaissent un vieillissement accéléré de leur population. La population chinoise connaîtra son pic vers 2030 (seuil au-delà duquel elle commencera à baisser) mais le pays est d’ores et déjà confronté à une baisse de sa population active. La fécondité n’y est plus que de 1,69 enfant par femme (bien en dessous des 2,1 enfants par femme qu’il faut pour renouveler les générations) et le taux de croissance démographique de seulement 0,39%. Pire, la politique de l’enfant unique développée depuis la fin des années 70 a eu des conséquences inattendues dont la plus importante est un excès de garçons sur les filles avec un ratio de 120 garçons pour 100 filles. Le nombre d’hommes qui atteindront l’âge de 30 ans sans s’être jamais mariés faute de partenaires devrait être multiplié par cinq (5) vers 2030 avec pour conséquence un ralentissement de la croissance démographique.

Toutefois, c’est le Japon qui en Asie, connaît la baisse la plus dramatique de sa population et le vieillissement le plus accéléré. L’âge médian y est d’ores de près 49 ans (deux fois et demie celui de l’Afrique où il y est de 19,7 ans) et les Nations Unies estiment que vers 2060, plus de 40% de la population japonaise aura plus de 65 ans. Les Japonais, qui étaient de près de 129 millions de personnes en 2010 ne seront plus que 125 millions en 2022 et devraient se retrouver à 87 millions en 2060. En Corée du Sud, la population continue encore d’augmenter légèrement (avec un taux de croissance démographique de 0,09% et un taux de fécondité de 1,11 enfant par femme aujourd’hui) mais devrait commencer à diminuer dès 2030 avec, en 2050, plus de cinq (5) millions de citoyens en moins par rapport à 2020.

Quelles conséquences économiques et sociales ?

Il faut souligner que dans tous ces pays la natalité baisse alors même que les gens vivent plus longtemps ; ce qui a pour résultat une chute accélérée de la population en âge de travailler. La première conséquence d’une telle situation est la hausse du nombre de personnes inactives qui doivent être supportées par le travail de celles qui sont actives. D’autres conséquences tout aussi importantes sont la pénurie de main-d’œuvre, problème auquel se trouve d’ores et déjà confrontés le Japon, et dans une moindre mesure l’Amérique du Nord et un nombre croissant de pays européens. En outre, l’urbanisation continue dépeuple les campagnes résultant en des villages vidés de leurs habitants pendant que les écoles ferment chaque année en plus grand nombre faute d’élèves. Ces effets se font également sentir sur les établissements d’enseignement supérieur, principalement aux Etats-Unis où les universités privées reposent sur les « tuitions », c’est-à-dire les inscriptions payées par les nouveaux étudiants. De plus en plus d’universités américaines n’arrivent pas à boucler leur budget parce que les « enrôlements », le nombre de nouveaux étudiants, aussi bien nationaux qu’étrangers, connaît une baisse constante. Il en résulte des conséquences négatives sur la recherche scientifique et les innovations technologiques et donc la compétitivité de ce pays qui est déjà passé derrière la Chine en nombre d’ingénieurs formés et de publications scientifiques. D’autres secteurs tels que l’immobilier ou les transports s’en ressentent également, comme au Japon où le phénomène est le plus saillant.

Parades

On peut penser que la première parade à une telle situation serait bien évidemment d’encourager la natalité. Beaucoup de pays, dont la Chine qui a aboli sa politique de l’enfant unique en 2015, ou l’Italie qui a instauré une politique de rémunération des femmes qui acceptent de faire des enfants, ou encore l’Allemagne ou la Russie qui accordent de généreuses allocations destinées à soutenir les familles nombreuses, ont ainsi essayé de relever la croissance démographique avec des résultats peu probants. En effet, la plupart des démographes s’accordent à penser qu’une fois que la fécondité baisse de façon drastique dans un pays, il est très difficile, sinon impossible de la faire repartir à la hausse même si on observe, d’année en année, des variations.  

En conséquence, une autre parade trouvée a été d’augmenter l’âge de départ à la retraite qui est passé à 62 ans en France et même à 65 ans au Japon. Toutefois, cette parade se trouve insuffisante à combler le déficit en main-d’œuvre pour la simple raison que beaucoup de gens préfèrent jouir du nombre d’années qu’il leur reste à vivre plutôt que de retourner travailler. Certains gouvernements comme celui du Japon sous l’ancien premier ministre Shinzo Abe, ont également tenté d’augmenter la main-d’œuvre féminine, solution populairement appelée womenomenics, avec à la clé une expansion des garderies pour contribuer à libérer les femmes des tâches domestiques et les encourager à se faire recruter ainsi que des plans de féminisation des emplois dans les entreprises et la promotion d’une politique salariale égalitaire. Toutefois, moins de femmes que prévues s’y engagèrent et celles qui ont été recrutées ont souvent occupé des emplois irréguliers tandis que les postes les plus élevés comme la direction des entreprises leur restaient fermés. Enfin, le Japon a aussi adopté une politique de robotisation et de développement de l’intelligence artificielle qui, même si elle a quelque peu contribué à maintenir ou relever la production fait baisser les salaires, a aussi très rapidement révélé ses limites : les robots ne sont pas comme des consommateurs humains. L’impact de la robotisation sur le développement du secteur immobilier ou la consommation des produits agricoles par exemple est faible, sans compter les pertes d’emplois (sans substitution) par centaines de milliers dans de nombreux secteurs et le développement des inégalités (notamment salariales) entre travailleurs hautement qualifiés et travailleurs peu qualifiés.

Face à tous ces problèmes, la solution qui s’est révélé la plus efficiente est l’encouragement à l’immigration. Malgré l’hostilité des populations européennes et la montée des populismes anti-immigration, la plupart des pouvoirs publics en Europe sont très conscients du fait qu’elles ne pourront maintenir la croissance économique dans leur pays qu’en acceptant un certain taux d’immigration, voire à l’encourager à l’exemple du Canada et dans une moindre mesure des Etats-Unis qui ont fait de l’immigration sélective une part intégrale de leur politique nationale. C’est ainsi que l’Allemagne et la France, comme souligné plus haut, ont réussi à légèrement inverser la courbe ou à maintenir une croissance démographique relativement dynamique.  En Asie, même le Japon qui s’est toujours montrée jalouse de son homogénéité ethnique et linguistique et peu encline à accepter d’intégrer les populations d’origine étrangère, a été contrainte de changer sa politique d’immigration en prolongeant fortement les titres de séjour pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre, notamment dans le secteur de la santé et des soins aux personnes âgées.

Contrariétés

Toutefois, une nouvelle tendance se fait jour qui contrarie fortement les espoirs placés sur l’immigration surtout pour les pays qui comptaient sur la main-œuvre d’origine asiatique : comme nous l’avons vu plus haut, la fécondité baisse dans tous les pays asiatiques contribuant à restreindre la main-d’œuvre locale qui est donc de plus en plus sollicitée avec en sus une élévation des niveaux de rémunération qui incitent les candidats à l’émigration à rester sur place. C’est le cas de la Chine, grande pourvoyeuse en étudiants et en main-d’œuvre qualifiée pour les Etats-Unis et le Canada, mais aussi de l’Inde, du Japon et de la Corée du Sud qui envoient chaque année des centaines de milliers de jeunes se former en Amérique du Nord. Avant la pandémie du Covid-19, plus de 600.000 étudiants chinois étaient inscrits dans les universités américaines. Dans certains domaines scientifiques et technologiques pointus et dans certaines des filières universitaires les plus prestigieuses et les plus sélectives, ainsi que les laboratoires et les centres de recherche, les étudiants asiatiques et étrangers en général représentaient jusqu’à 80% des chercheurs et de ceux inscrits en troisième cycle (masters et doctorats). Toutefois, il s’avère de plus en plus qu’en Chine même tout comme en Inde et en Corée du Sud, les secteurs les plus sollicités par les Américains, notamment les technologies de l’information et de la communication, y connaissent maintenant une pénurie de main-d’œuvre qualifiée et une hausse des rémunérations qui contribuent à réduire la migration.

Reste donc l’Afrique, seul continent dont la population continue de croître et croîtra encore jusqu’en l’an 2100 au moins. En raison des évolutions notées ci-dessus, Il ne fait pas de doute que la main-d’œuvre africaine sera de plus en plus sollicitée et pas seulement en Europe. Elle le sera de plus en plus en Amérique du Nord, mais peut-être aussi, de façon sans doute plus surprenante, en Chine où la population estudiantine d’origine africaine croît à un rythme exponentiel, encouragée par les pouvoirs publics. A l’échelle internationale, une compétition féroce pour attirer les meilleurs étudiants internationaux et maintenir leur compétitivité scientifique et technologique est d’ores et déjà engagée entre les grandes puissances tandis que le discours populiste cache mal la rivalité démographique entre pays européens et l’intégration de la main-d’œuvre immigrée, devenue indispensable aux économies nationales.

Quelles perspectives pour notre continent ?

La migration massive de notre jeunesse n’est pas une perspective heureuse pour nous, principalement en raison du fait que la population vieillit et que la fécondité baisse en Afrique aussi. Entre 1980 et 2020 par exemple, le taux de fécondité est passé de 6,66enfants par femme à 4,44enfants par femme et cette baisse tend à s’accélérer. En Afrique du Nord, ce taux a même été divisé par deux sur la période, passant de 6 enfants par femme en 1980 à moins de trois (3) enfants par femme aujourd’hui. Certes, la population africaine continue de croître en chiffres absolus mais le rythme auquel elle croît devient toujours plus lent. En outre, l’Afrique vieillit beaucoup plus rapidement que cela n’a été observé ailleurs dans le monde de par le passé. Plusieurs études estiment qu’entre 2010 et 2050, le nombre des personnes âgées devrait même quadrupler. Or, le vieillissement de la population pose les mêmes problèmes que ceux observés ailleurs sur les autres continents et même en pire: il pose d’abord un défi pour la prise en charge des inactifs dans une situation où les systèmes de protection sociale formels sont presqu’inexistants avec moins de 10% de la population (surtout les anciens fonctionnaires) qui peuvent y prétendre alors même que l’urbanisation s’accélère, que l’exode rural s’accentue et que les structures familiales traditionnelles se désagrègent. Il pose ensuite un problème de main-d’œuvre hautement qualifiée dans un monde où on assiste à la digitalisation de tous les secteurs d’activité et a une « technologisation » et une sophistication croissante de tout le processus de production. 

Nous avons donc plus que jamais besoin de notre jeunesse pour prendre en charge les générations vieillissantes. La laisser migrer en masse veut dire qu’elle ira remplir cette mission au profit d’autres populations sur d’autres continents et nous privera de la main-d’œuvre nécessaire au développement de nos pays, comme cela a été le cas au cours des siècles passés.

En effet, nous ne devons pas oublier que le principal frein au développement de l’Afrique, ce qui a contribué au retard de l’Afrique sur les autres continents et qu’on a toujours présenté comme un phénomène mystérieux dont il fallait chercher les origines dans les mentalités ou les prédispositions génétiques, c’est le fait que notre continent a été privé, pendant des siècles, de ceux-là mêmes qui devaient travailler à le développer et qui au contraire ont été transportés ailleurs pour travailler de façon gratuite à développer d’autres pays. Il n’y a aucun mystère dans le développement économique de l’Europe et des Etats-Unis, dans l’avènement du capitalisme moderne ou le développement phénoménal des sciences et techniques dans ces pays et le retard consécutif de l’Afrique. La déportation massive de la main-d’œuvre jeune couplée à l’insécurité entrainée par les razzias esclavagistes qui ont aussi instauré un état de déstabilisation permanente des sociétés, ont eu pour principale conséquence de priver l’Afrique de la main-d’œuvre et de la quiétude nécessaires au développement économique, scientifique et technologique alors même qu’on observait l’effet contraire en Europe et aux Etats-Unis. Ce n'est pas pour rien que la période appelée "Renaissance" dans l'histoire européenne, marquée par un développement technologique et scientifique sans précédent, est aussi concomitante à l'expansion de l’impérialisme européen, à l'esclavage, à la colonisation et à l'exploitation des peuples indigènes et des richesses de tous les autres continents. On nous présente souvent les réalisations extraordinaires effectuées au cours de cette période comme ayant pris racine ex-nihilo, comme dérivées du seul "génie européen", sans les resituer dans le contexte esclavagiste et colonial qui les a rendus possibles. Or, ce sont les richesses tirées du travail servile d’origine africaine qui sont à l'origine de ce développement phénoménal alors qu’elles ont rendu impossible toute émergence de l’Afrique pendant des siècles.

Malheureusement, encore aujourd’hui, l’histoire semble se répéter. La jeunesse africaine, libérée des chaînes de l’esclavage semble suivre le même chemin que ses aïeux asservis. Si donc nous n’y prenons garde, cette même saignée qui a contribué à notre retard, contribuera aussi à nous y maintenir à l’heure même où la croissance économique du continent, l’augmentation de l’espérance de vie et les avancées en matière de scolarisation nous font entrevoir une possible sortie du tunnel. Pour faire face à cette situation et garantir à l’Afrique un rang honorable dans le monde de demain, nous n’avons d’autre choix que de bâtir des économies puissantes pour nous-mêmes et sur notre propre sol, de fournir des emplois bien rémunérés à la jeunesse pour la maintenir sur le continent et assurer la sécurité et la prospérité de nos populations en encourageant une croissance démographique forte, gage de développement économique et social.

Gado Alzouma



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