dimanche, 15 décembre 2019
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Farmo Moumouni

Après vingt-sept années de pouvoir implacable, Blaise Compaoré, homme fort de Ouagadougou, médiateur incontournable dans les conflits qui traversent la sous-région ouest africaine, homme clé de la Françafrique, envisageait de tripatouiller la Constitution afin de se donner une rallonge de cinq ans, et fort probablement, de se frayer, au milieu des réticences et des résistances, un chemin qui mènerait à la présidence à vie.

Sans doute, avait-il sous-estimé la détermination de l’opposition politique, l’activisme des organisations de la société civile, et la bravoure du peuple burkinabè.

Au terme d’une insurrection qui, le 30 et le 31 octobre 2014, mit à feu et à sang les grands centres urbains, le peuple burkinabè en furie l’oblige à renoncer à son projet, à abandonner son trône présidentiel, et à prendre le chemin de l’exil. 
Des événements survenus au pays des hommes intègres, l’Afrique, je crois, doit retenir les enseignements suivants :

1 La souveraineté appartient au peuple. Elle peut-être confisquée par un monarque, accaparée par un tyran ou usurpée par un dictateur. La durée du retrait varie d’un lieu à un autre, d’un pays à un autre, et des conditions dans lesquelles les peuples vivent. Mais elle ne peut s’étendre indéfiniment. Au Burkina Faso, il a duré 27 ans. Ailleurs en Afrique, les peuples en sont encore privés. Assurément, comme le peuple burkinabè, ils se soulèveront et reprendront ce qui leur appartient.

2 Aucun homme, quelle que soit la durée de son règne, qu’il soit fort comme l’airain, père adulé de la nation ou timonier national, n’est indispensable à la marche du pays. Au Burkina, Blaise est déchu. Son absence sera exempte de chaos. Ailleurs en Afrique, après la chute des usurpateurs de la souveraineté, les pays continueront d’exister et de progresser.

3 La jeunesse a été le fer de lance du changement. Elle a ouvert la voie : les partis politiques, les syndicats et l’armée, ont marché dans les sillons qu’elle a tracés. Au Burkina Faso, comme ailleurs en Afrique, la jeunesse est marginalisée par les pouvoirs en place; elle est entravée par le règne interminable des anciens; elle est exclue des circuits de redistribution des richesses nationales, elle est victime d’un système dont la perpétuation scellerait indéfiniment son avenir. La jeunesse constitue donc de toutes les forces sociales et politiques, celle dont les intérêts pressants se trouvent dans le changement. La jeunesse burkinabè a compris, la jeunesse africaine sait ce que sa composante du Burkina a compris.

4 Les jeunes manifestants du Burkina brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : «Sankara est parmi nous, il est vivant». L’ombre du capitaine Sankara planait sur l’insurrection burkinabè. La jeunesse burkinabè scandait le mot d’ordre : « La patrie ou la mort! Nous vaincrons!». Il y a eu des morts dans les rangs de la jeunesse, mais la jeunesse a vaincu. L’ombre du Capitaine accompagnera la jeunesse des pays africains, et la jeunesse africaine, comme celle du Burkina, vaincra.


5 L’armée n’est pas au-dessus du peuple. Même si, comme cela s’est vu au Burkina Faso, elle s’impose à l’occasion de la vacance du pouvoir, elle dirige en tenant compte des valeurs, des convictions, des volontés des composantes de la société burkinabè. Le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida dirige sous l’empire de l’opinion publique, il est l’instrument de la volonté populaire. Il n’est pas l’homme providentiel, mais celui que la providence utilise pour accomplir la volonté du peuple burkinabè. À la lumière de ce qui se passe au Burkina, les armées africaines reverront leurs places et leur rôle dans la République.

6 Face aux pressions de la communauté internationale, et aux injonctions de l’Union Africaine en particulier, le peuple burkinabè, par la bouche du lieutenant-colonel Zida a réaffirmé sa souveraineté, sa volonté de décider lui-même de son sort, dans les délais qu’il se fixe lui-même. Ailleurs en Afrique, quand les peuples prendront leur destin en main, quand la communauté internationale accourra, et que l’UA donnera des ultimatums,  ils se souviendront  que ni l’une ni l’autre n’ont été d’aucun secours pour les Burkinabè, au cours des 27 années de calvaire vécues sous le joug de l’homme fort de Ouagadougou.

7 Blaise Compaoré était (est) l’ami de la France. Son exfiltration par les forces spéciales françaises le prouve assez. Mais l’amitié qu’il a tissée avec son protecteur n’a pas suffi à le maintenir au pouvoir. Le cas de l’ami burkinabè de la France devrait faire comprendre à nos chefs que le soutien le plus important est celui des peuples, et que les soutiens extérieurs qu’ils viennent de l’ancienne force tutélaire ou de tout autre force, ne résisteront pas à la furie des peuples.

8 Un page nouvelle des transitions démocratiques est en cours d’écritre au Burkina Faso. Contrairement à ce qui s’est vu jusqu’ici sur le continent, à la différence de ces grands fora, les conférences nationales (souveraines dans certains pays, dépendantes dans d’autres) qui ont légitimé le pouvoir de certains dictateurs ou remplacé des juntes militaires par des civils qui ont perpétué les mêmes formes de gouvernement, le processus de transition au Burkina est volonté du peuple, et les organes de la transition sont des émanations de la volonté populaire. Les peuples liront avec intérêt cette page de l’histoire générale de l’Afrique.


9 Les chefs africains qui auront retenu ces leçons se raviseront, et abandonneront leurs projets funestes dans l’intérêt de tous, c’est-à-dire les leurs et ceux des peuples. Ceux qui s’entêteront, seront mis au rebut de l’histoire par les peuples en courroux.

10 Les évènements du Burkina Faso rappellent à tous que le salut du peuple, c’est le peuple lui-même.

Professeur Farmo Moumouni

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